Architecte et anthropologue de formation, Salima Naji allie expertise académique et engagement de terrain pour préserver et valoriser le patrimoine architectural marocain. Diplômée de l’École nationale supérieure d’architecture de Paris-La Villette et docteure en anthropologie sociale de l’EHESS, elle a marqué son domaine par la restauration de sites historiques emblématiques, comme les greniers collectifs, les synagogues ou les ksours, tout en concevant des équipements culturels contemporains, tels que le centre d’interprétation du patrimoine de Tiznit.
Son approche, à la fois respectueuse des écosystèmes et des cultures locales, lui a valu des distinctions prestigieuses, dont la Grande Médaille d’Or de l’Académie d’Architecture française en 2024 et le Prix international des femmes architectes en 2025. Engagée dans la reconstruction post-sismique de villages autour de Marrakech, elle promeut une architecture communautaire, durable et ancrée dans les savoir-faire locaux, tout en œuvrant pour la préservation des oasis et des palmeraies.
Salima Naji est une figure incontournable de l’architecture engagée au Maroc. Installée dans le Sud marocain depuis 2008, elle ancre sa pratique dans la matérialité des territoires, qu’il s’agisse de grands projets comme la revitalisation du Ksar d’Assa ou la régénération de la forteresse d’Agadir, ou de réalisations plus modestes, toujours conçues avec les communautés locales.
J’ai rencontré Salima Naji à Marrakech à l’automne 2025. Elle donnait une conférence au musée Yves Saint Laurent. L’entretien qu’elle nous a accordé prolonge la conversation entamée lors de cette rencontre : absolument pluridisciplinaire, engagée sur plusieurs fronts, exigeante et généreuse, Salima Naji nous donne ici un précis de ses travaux et de ses jours.
Elle prononcera la conférence inaugurale du festival de l’histoire de l’art le 5 juin 2026.
Hadrien Laroche, directeur scientifique du festival de l’histoire de l’art
Conversations à Tiznit et à Marrakech avec Salima Naji
Hadrien Laroche : Commençons à Paris. C’est là que vous étudiez. Quelles rencontres, quelles lectures, quel emploi du temps là-bas ?
Salima Naji : J’ai passé mes premières années parisiennes dans des musées et des expositions. Jeunes étudiants en art, nous avions accès à la gratuité, et je passais mes soirées et mes week-ends dans ces institutions qui n’étaient pas aussi fréquentées qu’aujourd’hui, et où il y avait de l’intimité avec les œuvres. Les expositions du Cabinet des arts graphiques du Louvre où un philosophe, un écrivain, ou encore un musicien étaient invités m’ont passionnée. J’aime les correspondances, pour moi il n’y a pas de frontières entre les champs.
J’ai complété mes études d’architecture par l’anthropologie à l’EHESS, (à l’époque boulevard Raspail). Très tôt, quasi dès le début puisque j’avais commencé par des études d’art qui me paraissaient trop égotiques, j’avais besoin de donner du sens, d’aller vers quelque chose d’utile. Mais pour autant, je n’avais pas coupé avec l’esthétique et les arts.
L’intérêt d’être passée par ces grandes universités parisiennes est d’avoir appris l’exigence, l’ouverture, et surtout la porosité des domaines. J’avais conscience de faire les études que mes parents n’avaient pu faire. Passer du séminaire de Georges Didi-Huberman à celui de Jean-Loup Amselle ou de Brigitte Derlon, furent pour moi (et sont !) des enrichissements permanents dans des exigences de lectures et de réflexions menées sur la durée.
Ma thèse n’est pas une thèse d’architecture : elle porte sur les usages d’institutions du bien commun, usages et réseaux qui expliquent que les greniers collectifs marocains soient toujours vivants. Elle porte sur le système des dons et contredons dans un ensemble de rituels toujours actifs. Il s’agit de questionner ce qui est sous-jacent, la question de la subsistance, la nécessité, l’adaptation, la question des réseaux de solidarité. Cela me permettait d’être dans l’architecture ou pas seulement, mais par les institutions qui l’habitent profondément et à partir des relations interhumaines, toujours dans des contextes très spécifiques, autour du grain, de la fertilité (eau, cultures, cycle de la vie).
La figure du grand Hassan Fathy [Hassan Fathy est un architecte égyptien surnommé « l’architecte des pauvres », mondialement reconnu pour avoir réhabilité l’usage de la brique de terre crue et des techniques traditionnelles nubiennes, ndlr] règne bien sûr dans chacune des étapes de mes travaux, et de tous les travaux des savants coloniaux et postcoloniaux. Car il y a très peu d’archives, et il faut un savoir empirique, qui se construit sur la durée.
La recherche est donc centrale dans mes projets, avec cette volonté de comprendre. Je ne commence pas sans rentrer dans la fabrique (procédés constructifs) et l’histoire d’un lieu (dans ses sédimentations complexes). Il faut savoir voir, analyser au-delà du ressenti, diagnostiquer et aller chercher l’énergie pour s’occuper de tout un site, souvent immense. Cela ne s’improvise pas.
H.L : Votre maison est sise à Tiznit, au cœur de la région de Souss-Massa. Vous vivez dans le sud du Maroc, dont les habitants sont en majorité amazighs, où subsiste aussi la trace de synagogues et dont nombre d’artisans travaillent l’orfèvrerie. Que signifie pour vous et votre travail de vivre aujourd’hui à Tiznit ?
S.N : D’ici, je suis à une heure, deux heures ou une poignée d’heures de tous mes chantiers. On ne peut entamer les chantiers de greniers ou de constructions en matériaux géo-sourcés en étant à l’autre bout du monde dans une métropole européenne. C’est impossible. Même Rabat est à 6 ou 7 heures de route d’ici, le royaume est tout en longueur. Ici je peux continuer à réfléchir et agir. L’oasis apparaît comme ce lieu privilégié d’observation, fondateur, pour moi, mais aussi et surtout ce lieu d’action, d’engagement.
Depuis une vingtaine d’années, j’expérimente diverses stratégies de préservation des écosystèmes, des paysages par l’architecture, et ce dans le cadre contraignant de l’exercice légal de l’architecture au Maroc. C’est très important pour moi : restaurer des lieux que je ne peux accepter de voir disparaître – tous les ans je prends en charge un ou plusieurs lieux historiques – et en même temps continuer à défendre une architecture ancrée, pour des écoles, des crèches, des lieux culturels etc. J’en ai édifié désormais une bonne quarantaine dans les provinces qui m’entourent (Tiznit, Guelmim-Ouen-Noun, Agadir, Tata et Taroudant notamment)…
Pour chaque projet, j’associe un objectif à la fois scientifique et émancipateur, autour de la circulation des savoirs et de la pratique. Dans la qualité des espaces produits, il peut s’agir de réintroduire une lecture nouvelle sur les espaces communs, de sensibiliser les enfants par leurs pères qui sont les maçons des chantiers, d’articuler notre condition contemporaine avec les enjeux actuels, de renverser des rapports humains pas toujours respectueux des usagers et des locaux, de s’occuper des femmes, des oubliés, des plus démunis … de ceux qui n’ont pas le choix de leur lieu de vie mais qui ont un rapport d’attachement au lieu dont nous partons. En un mot, je poursuis une approche qui est bien le contraire d’une approche verticale : proposer un partage des décisions par l’analyse, en remettant des enjeux sociétaux au cœur d’un village ou d’une oasis par un projet concret.
Pour un projet post-séisme mené actuellement dans le Haouz sur le chantier, j’ai formé les trois conducteurs de travaux (ou apparentés) à lire des plans et des façades. J’ai été si heureuse de voir leur joie ensuite, à savoir exécuter un plan, à me montrer leurs progrès incroyables. Grâce au chantier participatif notamment, les lignes bougent, et les horizons de dignité de chacun : il y a de l’émancipation sociale qualitative, un espoir. Pas simplement pour des individus, pour le groupe aussi : au niveau des formes produites en architecture. L’espace propose d’autres rapports au monde. Cultiver l’espoir, introduire un regard neuf, réveiller un lieu endormi fait partie des joies d’une pratique de l’architecture construite avant tout pour savoir la partager : partager les espaces co-produits.
H.L : Les greniers sont liés à vos origines familiales. Vous avez œuvré pour la valorisation de ces architectures collectives de l’Atlas et de ces villages collectifs du Drâa ou de l’Anti-Atlas, en usant des savoirs vernaculaires, en collaboration avec les artisan.e.s, et en proposant une architecture adaptée et durable. Que signifient pour vous ces maisons-greniers que vous présentez comme un modèle d’intelligence, de simplicité, de vie ?
S.N : Par mon père, je suis originaire de la tribu des Nwâjî, famille saharienne dont le Tombeau du fondateur est à Mhamid Ghizlaine. La mère de mon père était des Ayt Sokhmane, une tribu amazighe où il y a aussi des traditions constructives en terre crue remarquables. Mais par ma mère, je suis originaire d’une vieille famille d’Occitanie, où l’on construit aussi en terre crue ! L’architecture vernaculaire au Maroc est le plus souvent collective, elle englobe des Ksour – les fameux villages fortifiés en terre crue – mais aussi les Igudar (pluriel d’agadir), greniers collectifs en terre et en pierre, lesquels ont également historiquement œuvré pour la préservation du bien commun. Longtemps cette entité a en effet symbolisé une capacité à faire face collectivement face à l’adversité : qu’il s’agisse des greniers collectifs, institution pérenne anté-islamique, mais aussi des espaces oasiens d’hier et d’aujourd’hui où la gestion de l’eau et des jardins renvoient également aux communs.
C’est cette double approche qui prend appui sur le local sans le couper de son histoire qui m’a particulièrement séduite dans mes recherches depuis mes débuts en 1993. Défendre l’architecture comme bien commun signifie interroger le bâtiment, mais aussi les conditions sociales de son édification, les pratiques spatiales, l’usage social, l’attachement au lieu. Au-delà du geste technique, tout bâtiment doit donc être replacé dans son contexte territorial, social et environnemental…
Le fait que je sois anthropologue et que je connaisse ces terrains depuis l’enfance m’a rendue très à l’aise et en alerte : savoir comment œuvrer pour mener à bien un chantier avec parfois plus de 300 interlocuteurs, et en s’assurant de leur donner leur place… Chaque chantier est unique, je le raconte dans Architectures du bien commun[1]. Oui, je sais bâtir et j’ai une dette envers les hommes maalmines et envers les bâtiments : celle de relever, de réparer, de maintenir, de préserver. Cet héritage m’a permis d’acquérir une culture qui n’est pas seulement théorique, l’une nourrit l’autre. Ce qui donne de la profondeur aux projets c’est cette interdisciplinarité, ce besoin de partager. Nous pratiquons un métier où chacun a son rôle à jouer, un métier du partage vraiment, y compris avec la maîtrise d’ouvrage qui est indispensable.
H.L : J’ai eu la chance de voir Dans les bras de la Terre, votre installation in situ dans la nef centrale du Musée d’art africain Al Maaden (MACAAL) à Marrakech, décrite comme une maison qui accueille le visiteur dans ses bras avant qu’il ne pénètre dans les différentes salles du musée. Que signifie pour vous cette création de terre au sein du musée ?
S.N : Cette œuvre incarne l’idée de l’œuvre collective, de l’architecture dans ses éléments essentiels. Pour faire protection, on façonne une première peau, qui provient de la terre, de ce qui nous entoure – l’architecture est toujours de collecte – pour fabriquer son lieu de vie. C’est la « capacité à construire » qui a nourri les communautés d’autrefois. Survivre, c’était fabriquer de multiples voiles ou peaux pour se protéger du soleil et du vent. La communauté s’efforçait de produire une série d’appareils (bauge, briques, mottes, éléments hybrides, à partir de terre crue, de pierres et de plantes provenant de leurs jardins et de leur environnement afin d’abriter la vie dans ses formes les plus interconnectées). La question de la main y est fondamentale ; la question de la matrice aussi.
Cet édicule faisait aussi écho au tremblement de terre de 2023, l’idée étant de revenir aux pratiques essentielles pour construire demain, de simplifier sans perdre, de réfléchir à ce que signifient ces pratiques constructives héritées face à l’absurdité des standards constructifs urbains transposés dans la montagne. Pourtant, certains gestes « traditionnels » de construction perdurent et sont maintenus dans les espaces interstitiels de subsistance au profit des plus fragiles, comme une ressource tout aussi importante que la ressource matérielle.
Dans les bras de la terre était mon cinquième édicule en terre, après Paris, Tiznit, Marrakech, Doha et Bordeaux. À chaque fois, j’ai travaillé avec des terres différentes, avec des dispositifs uniques liés à des ancrages spécifiques. À Bordeaux je réutilisais les terres du bassin d’Arcachon et les coquilles d’huitres ; je proposais une autre une filière constructive, cyclique, basée sur la réutilisation de matériaux de réemploi.
Mais ce qui me frappe à chaque fois que je commence mon travail, physiquement auprès de mes briques érigées, c’est les choix in situ : j’emprunte un langage qui vient de très loin, qui est en moi parce que cela fait trente ans que j’étudie en profondeur ces architectures historiques (que je sauve sur la durée). Et finalement j’ai compris que je construisais là un prolongement du corps.
Je maçonne moi-même, je prends la matière. Je ne fais pas faire : bien sûr, je peux être aidée, mais c’est bien là mon langage. Comme d’autres utiliseraient un pinceau ou un burin, je maçonne, j’érige.
Je n’avais à mes côtés les maçons avec lesquels je travaille depuis quinze ans qu’à Marrakech et à Doha, pas à Paris, ni à Bordeaux. Je réinvente à partir d’une matière nouvelle que je découvre, que je ressens, c’est intuitif. Ce savoir s’est forgé sur la durée. Car la matière première est fabriquée sur place comme à Doha où je découvrais une terre d’une immense qualité. J’apprenais, je revenais aux fondements et dans le même temps j’érigeais quelque chose avec d’autres types de palmier.
La terre est un langage universel, qui parle à un public. Immédiatement, sans mots, les gens comprennent. Ils voient ce geste – l’exposition de Paris sous la direction de Sonia Recasens s’appelait L’esprit du geste [Institut des Cultures d’Islam, oct. 24-mars. 25, Paris, ndlr]. Ils sentent l’adaptabilité et l’infini des possibles. La douceur, la caresse, l’échange, la trace. C’est tout ceci que voulait restituer cette œuvre.
Au Maroc, ces gestes de « préservation » restent possibles, même s’ils sont menacés par la logique de standardisation et de destruction à l’œuvre dans le Royaume. J’essaie de contrebalancer en respectant les vivants. C’est là que réside l’enjeu principal : dans ce hiatus entre quelque chose d’ancien qui a perduré, et une nouvelle modalité qui pourrait être effacée, certes, mais aussi recréée. L’intelligence est bien collective.
Lorsque je suis rentrée d’Europe, en une semaine, cinquante arbres avaient été arrachés des deux côtés de l’avenue principale par le président de la ville de Tiznit, j’ai eu un choc. Des ficus trentenaires arrachés avec tout l’écosystème qu’ils portaient, en quelques minutes disparus, emportés par la folie du pouvoir. Comme un champ de guerre. C’est contre tout cela que ces architectures vivantes en terre fonctionnent, elles sont des remparts à l’hubris. C’est pour cela qu’elles nous touchent tant : elles disent notre matrice profonde.
Cette œuvre incarne l’idée de l’œuvre collective, de l’architecture dans ses éléments essentiels. Pour faire protection, on façonne une première peau, qui provient de la terre, de ce qui nous entoure – l’architecture est toujours de collecte – pour fabriquer son lieu de vie. C’est la « capacité à construire » qui a nourri les communautés d’autrefois. Survivre, c’était fabriquer de multiples voiles ou peaux pour se protéger du soleil et du vent. La communauté s’efforçait de produire une série d’appareils (bauge, briques, mottes, éléments hybrides, à partir de terre crue, de pierres et de plantes provenant de leurs jardins et de leur environnement afin d’abriter la vie dans ses formes les plus interconnectées). La question de la main y est fondamentale ; la question de la matrice aussi.
Cet édicule faisait aussi écho au tremblement de terre de 2023, l’idée étant de revenir aux pratiques essentielles pour construire demain, de simplifier sans perdre, de réfléchir à ce que signifient ces pratiques constructives héritées face à l’absurdité des standards constructifs urbains transposés dans la montagne. Pourtant, certains gestes « traditionnels » de construction perdurent et sont maintenus dans les espaces interstitiels de subsistance au profit des plus fragiles, comme une ressource tout aussi importante que la ressource matérielle.
Dans les bras de la terre était mon cinquième édicule en terre, après Paris, Tiznit, Marrakech, Doha et Bordeaux. À chaque fois, j’ai travaillé avec des terres différentes, avec des dispositifs uniques liés à des ancrages spécifiques. À Bordeaux je réutilisais les terres du bassin d’Arcachon et les coquilles d’huitres ; je proposais une autre une filière constructive, cyclique, basée sur la réutilisation de matériaux de réemploi.
Mais ce qui me frappe à chaque fois que je commence mon travail, physiquement auprès de mes briques érigées, c’est les choix in situ : j’emprunte un langage qui vient de très loin, qui est en moi parce que cela fait trente ans que j’étudie en profondeur ces architectures historiques (que je sauve sur la durée). Et finalement j’ai compris que je construisais là un prolongement du corps.
Je maçonne moi-même, je prends la matière. Je ne fais pas faire : bien sûr, je peux être aidée, mais c’est bien là mon langage. Comme d’autres utiliseraient un pinceau ou un burin, je maçonne, j’érige.
Je n’avais à mes côtés les maçons avec lesquels je travaille depuis quinze ans qu’à Marrakech et à Doha, pas à Paris, ni à Bordeaux. Je réinvente à partir d’une matière nouvelle que je découvre, que je ressens, c’est intuitif. Ce savoir s’est forgé sur la durée. Car la matière première est fabriquée sur place comme à Doha où je découvrais une terre d’une immense qualité. J’apprenais, je revenais aux fondements et dans le même temps j’érigeais quelque chose avec d’autres types de palmier.
La terre est un langage universel, qui parle à un public. Immédiatement, sans mots, les gens comprennent. Ils voient ce geste – l’exposition de Paris sous la direction de Sonia Recasens s’appelait L’esprit du geste [Institut des Cultures d’Islam, oct. 24-mars. 25, Paris, ndlr]. Ils sentent l’adaptabilité et l’infini des possibles. La douceur, la caresse, l’échange, la trace. C’est tout ceci que voulait restituer cette œuvre.
Au Maroc, ces gestes de « préservation » restent possibles, même s’ils sont menacés par la logique de standardisation et de destruction à l’œuvre dans le Royaume. J’essaie de contrebalancer en respectant les vivants. C’est là que réside l’enjeu principal : dans ce hiatus entre quelque chose d’ancien qui a perduré, et une nouvelle modalité qui pourrait être effacée, certes, mais aussi recréée. L’intelligence est bien collective.
Lorsque je suis rentrée d’Europe, en une semaine, cinquante arbres avaient été arrachés des deux côtés de l’avenue principale par le président de la ville de Tiznit, j’ai eu un choc. Des ficus trentenaires arrachés avec tout l’écosystème qu’ils portaient, en quelques minutes disparus, emportés par la folie du pouvoir. Comme un champ de guerre. C’est contre tout cela que ces architectures vivantes en terre fonctionnent, elles sont des remparts à l’hubris. C’est pour cela qu’elles nous touchent tant : elles disent notre matrice profonde.
H.L : Vous avez été co-commissaire de l’exposition Amazighes, Cycles, parures, motifs, au MUCEM (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, Marseille), titre féminin pluriel, soulignant le rôle et la valeur de celles qui mettent au monde, donnent la vie, dans des contextes difficiles, et ornent leur quotidien de soin et de beauté. Que signifie pour vous cette insistance sur ces déesses mères, associées symboliquement à la figure, féconde et protectrice, du cercle ?
S.N : Nous avons tout de suite voulu, avec Alexis Sornin, le directeur du Musée des arts berbères de la fondation Majorelle à Marrakech, et son président, Madison Cox, mettre en valeur cette « pan-amazighité » évidente, ancrée au long terme dans cette géographie englobante de la Tamazgha : celle-ci s’étend de l’Égypte jusqu’aux Îles Canaries, du Sahel jusqu’au nord de l’Europe (pour ne pas parler des Amériques). Là vivent, ou ont vécu, les communautés amazighes, parfois plus nombreuses dans les grandes villes que dans les milieux ruraux dont elles proviennent. Nous avons tout de suite voulu montrer les constantes dans la diversité.
L’exposition s’ouvre ainsi sur une carte ouverte, sans frontières, où les peuples inventoriés par les idiomes que nous leur connaissons, se déploient autour d’une culture à la fois diverse et unie. La femme y est omniprésente, dans un cycle qu’elle incarne. Dans un monde aujourd’hui rongé par les oppositions binaires destructrices, nous voulions parler de champ commun, de partage : dire que la culture nous réunit, nous fonde. Et que pour la question de la Berbérité, il ne fallait, ni la segmenter, ni la réduire à un pré fermé, mais qu’au contraire, elle infusait un territoire et se diffusait autour de principes fondateurs.
Dans l’exposition, nous mettons aussi en avant des initiatives valorisant la transmission des savoirs. Par exemple l’EMKP (Endangered Material Knowledge Programme), initiative portée par le British Museum qui a pour objectif de numériser les savoir-faire, notamment en voie de disparition, en documentant des techniques complexes rendues accessibles au public. À travers ces films, Myriem Naji propose une nouvelle forme de collecte des artefacts au moyen du geste explicité par la tisseuse. Le musée a prélevé, depuis les cabinets de curiosités jusqu’aux musées (avec aujourd’hui tous ces problèmes de « restitution » que cela pose) ; désormais, les nouvelles technologies associées à des approches recentrées sur la fabrique permettent une autre voie de rencontre.
Qu’est-ce qui est le plus important ? Comprendre qu’un patrimoine ne doit pas mourir, échoué dans une belle institution, mais réfléchir à sa vitalité et mettre en œuvre les conditions de sa renaissance ou sa régénération réelle ailleurs ? Ce travail est mené en collaboration avec les communautés-sources, notamment à partir d’une bibliothèque audiovisuelle dédiée à la fabrication des textiles et des outils, dans un dialogue entre des hommes et des femmes, pour mieux en vivre.
C’est exactement ceci qu’il était important de dire à Marseille, depuis cette rive-ci de la Méditerranée : les femmes portent beaucoup, elles font énormément, c’est invisible et minoré, c’est elles qui transmettent la vie, et qui par la langue, la fabrique quotidienne, la prolongent, construisent leur dignité, exprime leur identité. Par la maternité certes, mais aussi par ce quotidien dont elles devraient retirer une vraie fierté.
Toute technique exprime ce continuum. Les Amazighs ont une histoire millénaire. Ils ont souvent été marginalisés, pourtant ils sont là. Une culture qui perdure est une culture profonde, qui se réadapte constamment. Elle était liée jadis à des cycles agraires et des modes d’économie qui lui ont permis de durer, que nous devons respecter. Cela manque aujourd’hui. Comprendre que ce sont des trésors qui sont venus à nous et qui résistent à l’effacement et à la brutalisation du monde.
J’avais aussi besoin d’expliciter ces notions à des générations qui peuvent en être proches sans rien en connaître et qui se cherchent. Et en même temps de dénoncer comme un vrai risque certaines formes actuelles de prédation, de prélèvements, d’acculturation qui singent son apparence – pour des festivals, des publications folklorisantes, des identités rapidement octroyées, des objets à vendre : en un mot des formes mercantiles qui, au final, abiment par un opportunisme sans scrupule.
H.L : Vous dites que vos actions de sauvetage patrimoniaux des oasis d’Akka, ses ksour, son minaret fondateur des Saadiens, sur la forteresse d’Agadir ou dans le petit patrimoine, sont des actions de préservation des écosystèmes avant d’être des restaurations patrimoniales ?
S.N : Oui, je préfère le mot de préservation. Je finance des actions de préservation du patrimoine où d’autres viennent ensuite prélever, filmer, et s’approprier les lieux sans même mesurer que juste avant ce lent travail de régénération, le lieu n’était qu’une ruine. Une ruine certes « habitée » mais qui reste très fragile. Avec des communautés, j’ai pu agir et redonner vie. Mais la disparition est là, à notre porte, si on n’y prend pas garde. Ces communautés en seront les premières victimes par un tourisme sans conscience ou une gestion sans lendemain. Ainsi l’exposition au Mucem traverse-t-elle nos deux derniers siècles de travaux passionnants issus de cette région[2] et en même temps, projette des potentialités générées aujourd’hui par cette civilisation avec toutes sortes de déploiements. L’éternel retour disait Myrcea Eliade, où il y a renouvellement constant autour d’actions ritualisées à l’origine parce que considérées comme sacrées. La maternité est sacrée et toute naissance, toute production (tapis, construction, poterie, etc.) sont considérées comme sacrées car elles n’oublient pas qu’elles ont nécessité tant d’efforts de la part du groupe pour s’extraire de la difficulté de survie puis continuer à façonner le monde. Nous, nous avons trouvé tout ceci sous nos yeux, cela devrait nous rendre éthiquement responsables, émus et occupés à préserver et à accompagner, et non les prédateurs de ce qu’il reste !
H.L : Vous m’avez raconté, un soir, à Marrakech, l’histoire de cette citoyenne américaine qui chaque année revenait au Maroc visiter la synagogue de ses ancêtres et qui vous a un jour demandé de redonner vie à ces lieux. Que signifie ce geste et comment avez-vous fait ?
S.N : Elle est d’abord marocaine ! Beaucoup de familles juives marocaines, depuis l’exode des années 1960, reviennent au Maroc, notamment pour de grands pèlerinages, sur les lieux de leurs origines. Zorha Georgette, sa soeur Maguy, qui vit à Montréal, et son frère Joël, qui lui est à Paris, vénèrent leurs ancêtres de Ifrane dans l’Anti-Atlas, d’Illigh, d’Essaouira et de Tiznit. Comme de très nombreuses familles, elles font le tour des cimetières familiaux et prient pour leurs ancêtres mais aussi pour les figures rabbiniques de sainteté. Ces grands circuits de visites pieuses, de ressourcement, témoignent de leur ancrage dans le Royaume, depuis plus de deux mille ans. Ils sont tous nés au Maroc, y ont grandi, ont ensuite eu une vie d’émigration dont ils ont tiré une nouvelle identité qui n’efface en rien la première.
Pour Tiznit, Zohra-Georgette Moyal a conservé la mémoire des lieux et voulait empêcher l’effacement des traces de la communauté israélite. Elle a protégé le cimetière israélite qui a failli disparaître sous une tractopelle par l’avidité d’un lotisseur. Avec son frère Joël, elle a décidé de reconstruire la synagogue de son grand père qui avait été condamnée.
Lorsque nous réouvrons en 2024 la porte qui avait été murée, il ne restait plus qu’un pilier, un bout de plafond engloutis dans les débris et des tonnes de déchets accumulés par des décennies de jets indélicats de voisins qui ne voyaient qu’une parcelle abandonnée ruinée. Nous avons restitué le lieu en retrouvant son plan toujours là par les fondations et les seuils en pierre mais aussi grâce aux archives, notamment photographiques.
Les traces de cette vie quotidienne qui vient de loin seraient oubliées si nous n’avions pas des témoins historiques que sont ces synagogues du Maroc, les rurales et les citadines. Même ruinées, elles racontent cette histoire millénaire de notre passé judéo-marocain. A Tiznit et dans l’Anti-Atlas, beaucoup de familles savent qu’elles ont été juives, il y a parfois une ou deux générations seulement. Beaucoup de familles musulmanes savent que toute cette histoire est aussi la leur et qu’elle est complexe. Et, dans le programme que nous menons dans l’arrière-pays avec un consortium de chercheurs de l’INSAP de Rabat [Institut national des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine, ndlr], de Ben Gourion University, de la Sorbonne, et de UCLA, Ies fouilles archéologiques et la restitution des petites synagogues de l’Anti-Atlas[3], nous découvrons, émus, des liens de fraternité profonde, liés aussi à la survie (dans des moments de famine notamment). Sans ce travail autour des communautés juives et musulmanes, les synagogues auraient complètement disparu.
À ce jour, trois sites ont été minutieusement fouillés, pendant que je restituais dans leurs techniques originelles (plus que restaurer, il ne restait presque rien) trois synagogues sahariennes. Une mémoire s’entretient, et les pierres ont toujours des choses à nous révéler sur cette histoire complexe qui n’est faite que de nuances. Mais, et c’est notre grande surprise, à chaque fouille, avec mes collègues et amis, nous découvrons des anonymes – une majorité silencieuse – très attachés et très gênés par le discours manichéen actuel qui oppose aujourd’hui deux religions, et qui pour eux est juste amnésique et clairement irresponsable. Des voisins et des voisines viennent avec émotions et racontent le temps d’une vie interconfessionnelle souvent autour d’anecdotes d’une subsistance partagée. Ici, une femme s’occupe toujours de l’arbre de sa voisine partie depuis six décennies, là un homme se souvient des jeux d’enfants dans la rue, là un autre de la farine donnée lors de la famine.
Toute notre histoire devrait en effet appeler à la nuance et à la prudence, à la modération et à l’accueil de l’autre. La recherche est une dynamique de questions qui ne s’arrête pas aux résultats et permet de renouveler aussi la pensée. Ces consortiums de chercheurs engagés fonctionnent parce qu’il y a ces dynamiques en partage avec les communautés habitantes. La mémoire, est un acte social, qui repose sur un acte créatif originel éminemment spirituel – pour ne pas dire sacré. Celui-ci se réactive lorsque tous ces éléments sont réunis et d’abord l’accueil de cet Autre qui est soi-même !
[1] Architectures du bien commun, éthique pour une préservation, Genève : Mētis presses, 2019 réédition 2025. https://the.akdn/fr/notre-processus/agences/trust-aga-khan-pour-la-culture/akaa/mise-en-lumiere-de-la-vallee-d-issi
[2] Il était important de retrouver dans cette exposition tous les grands noms qui lui sont associée, des premiers découvreurs comme L. Frobenius ou L. Hautecœur, Th. Monod, G. Camps, jusqu’à P. Bourdieu, M. Sijelmassi, A. Khatibi, Hawad, lesquels ont chacun apporté une pierre à la constitution du savoir dont nous bénéficions aujourd’hui. Chacun est important à lire : cette région du monde a servi de support au déploiement de la pensée de ces grands chercheurs, et que nous désirions accueillir aussi dans cette exposition l’idée qu’une civilisation se découvre sur la durée et continue de rayonner par toute cette sédimentation de ces grands esprits qui l’ont traversée.
[3] Le projet de recherche « Lieux d’histoires, lieux de mémoires interconfessionnels des communautés oasiennes Maroc-Israël-Europe-Amérique du Nord », porté par David Goeury, est lauréat de l’appel « Emergences » de la Ville de Paris. Profondément interdisciplinaire et participatif, ce projet vise à analyser, partager et mettre en valeur ce moment charnière où à la fois les derniers porteurs de mémoires directes et les derniers bâtiments sont menacés de disparition par l’usure du temps et les mobilités. https://lettres.sorbonne-universite.fr/actualites/premieres-fouilles-archeologiques-maroco-israeliennes