Annette Messager et la « peinture d’amour »

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Qu’en est-il de la position d’Annette Messager face au développement d’un art féministe ? Artiste femme revendiquant sa féminité, mais sans y mettre le sérieux théorique qui aurait pu valider une telle position, elle se refuse à situer sa sensibilité féministe sur un terrain autre que le territoire social et intime. Artiste du pathos, du fabuleux, du populaire, ce n’est pas du côté de la défense d’une féminité héroïsée qu’elle engage sa création, ni dans la voie d’un féminisme militant. Tout au contraire, elle adopte une attitude fusionnelle avec les clichés de la féminité, s’invente un personnage de « midinette », explore les voies dégradées du sentimentalisme, de la vertu ménagère, de l’enfantillage et des croyances superstitieuses. Une fiction à l’eau de rose qu’elle corse d’une note épicée, teintant ses œuvres d’un humour indéfectible, qui varie du sourire malicieux jusqu’à l’ironie subversive. À quarante ans de distance, on s’aperçoit pourtant que sa posture originelle apparaît plus référentielle pour le féminisme politique que celle de bien des œuvres que le combat militant a rendu trop circonstancielles. Sur le terrain artistique, on ne compte plus les artistes qui se sont inspirées de son travail, en mettant en jeu une féminité décomplexée, qui assume ses contradictions.

Peinture d’amour

« J’ai revendiqué le droit de faire de la « peinture d’amour ». On dit film d’amour, roman d’amour, mais on n’a jamais dit peinture d’amour. Donc j’ai revendiqué le droit d’être en peinture une femme avec des sentiments, qui parle d’une certaine intimité, de son quotidien, d’une certaine légèreté aussi. » Dès les années 1970, Messager place délibérément sa création sous la bannière de l’émotion et de l’insignifiant, dans une période où règnent les formes sans affect des arts conceptuel et minimal. De l’amour, elle inventorie toutes les expressions, l’amour maternel comme le flirt, le désir comme l’échec ou encore la jalousie, les pulsions sadiques, la perversion. Cet inventaire constitue le socle de son travail, une réserve d’expériences, d’images, de sentiments qui viendront nourrir toute sa création. Même lorsqu’elle s’éloigne d’une pratique descriptive de l’imaginaire féminin, dans les années 1980, et adopte alors un registre plus métaphorique, c’est encore à partir d’un ressenti personnel, donc féminin, et en puisant dans la collection de sentiments et d’expériences constituée au fil de ses premiers travaux. À toutes les étapes de son travail, qu’elle s’empare des pratiques féminines domestiques ou qu’elle investisse le monde masculin du théâtre et de l’espace monumental, elle fait résonner une même voix, qui se joue des stéréotypes et ridiculise les manifestations de pouvoir.

Durant les années 1970 et 1980, elle développe une pensée féminine sur le vécu ordinaire, le monde intime, le corps, l’imaginaire. Les années 1990 se caractérise par l’invention, plus singulière encore, d’une pensée féminine sur le monde, l’histoire, l’actualité, les catastrophes. Les Piques, œuvre se référant directement à la révolution française, inaugurent une nouvelle période aux accents pathétiques, qui associe la création à une fonction incantatoire. Une grande partie de son travail va alors se déployer sous le signe de l’exorcisme, sur un mode de plus en plus théâtral. Malgré l’extériorité des nouveaux thèmes abordés, la féminité continue à s ‘affirmer par le refus de la prouesse démonstrative comme par le déni des hiérarchisations, dans une œuvre qui met au même rang les événements de l’Histoire et le rappel de l’intime, du corps, des petites pratiques conjuratoires. Plus le désarroi s’impose au monde, plus l’individu est désorienté, plus l’œuvre de Messager s’enrichit, se complexifie, s’impose. Originairement critique, son œuvre devient violente ; depuis toujours sexuées, ses formes deviennent sexuelles ; léger et sentimental, son ton devient grotesque et dramatique.
Peu d’artistes ont su ainsi répondre au monde, en liant le subjectif le plus intime à une présence immédiate au réel et à l’histoire. Ce fut le cas, au XXe siècle, de Picasso, dont aucun créateur n’a égalé en cela la puissance et l’énergie. À l’aube d’un XXIe siècle qui cherche ses marques et bute sur son futur, Messager ranime cette énergie et ce potentiel génésique de l’acte de création. Elle qui ne s’est jamais inscrite dans la lignée duchampienne et a toujours revendiqué sa familiarité avec le surréalisme et l’art populaire, rejoint aujourd’hui le Picasso qui, du milieu des années 1930 à sa mort, a voué son œuvre à une constante réinvention. La furia des grandes installations de Messager est comparable à la danse des héros déchus qui conduit Picasso au lyrisme, au monstrueux, à l’érotisme, à l’enfance. Dans le travail de l’artiste contemporaine, le pathos, qu’il prenne des intonations tragiques ou comiques, devient le centre d’une œuvre tout entière marquée par l’expérience du corps, témoin et rédempteur de l’histoire. Affranchi du poids du jugement moral, le travail de Messager conserve son humour et sa verve, malgré l’empathie qui l’aspire dans les remous du temps présent. Avec ses grandes installations théâtrales, elle va fouiller les profondeurs de l’humain, en mettant en mouvement les forces de l’organique et du sensible.

 

Extrait de
Annette Messager, Catherine Grenier, ed. Flammarion/ Centre national des arts plastiques, Paris , 2012, pp. 194-196

 

 

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