Dans le cadre de la quinzième édition du Festival de l’Histoire de l’art, Fouad Boussouf, danseur, chorégraphe et directeur du Phare – Centre chorégraphique national du Havre Normandie, présentera sa pièce Näss. Il répond ici à quelques questions posées par Hadrien Laroche, directeur scientifique du Festival.
Né en 1976, au Maroc, dans un village isolé de la région de Moulay Idriss, l’enfant Fouad Boussouf est marqué par un temps rythmé par les fêtes familiales et un environnement naturel à la simplicité monacale. ll arrive en France à l’âge de sept ans et découvre la danse dans une petite ville de l’Aube, Romilly-sur-Seine. Dès l’adolescence, il s’initie au hip hop, apprenant au son des cassettes de Prince et de Michael Jackson. Scolarisé à Châlons-en-Champagne, il suit les ateliers menés par les élèves circassiens du CNAC (Centre national des arts du cirque). Arrivé à Paris en 2000, il entame un cursus en sciences sociales à l’université de Paris XII Créteil tout en donnant des cours de street dance ; en parallèle, il continue à se former à l’Académie de la Cité Véron, participe aux auditions du festival Suresnes Cités Danse. Il soutient un DESS sur la danse hip hop, puis, âgé de 27 ans, il fonde la Cie Massala. Il est notamment associé à la Maison de la Danse de Lyon, identifiée comme l’un des pôles européens de la création contemporaine en danse. Depuis 2022, il dirige le Phare – Centre chorégraphique national du Havre Normandie.
Avec la Cie Massala, il a créé une dizaine de pièces, du solo aux pièces de groupe dont Trans (2013), Näss (Les gens, 2018), Oüm, en hommage à Oum Kalthoum (2020), qui l’imposent sur la scène internationale, ou encore Yës (2021). Ce travail chorégraphique se nourrit aussi des arts plastiques contemporains ou liés à l’histoire du monde méditerranéen : en témoignent des films documentaires, Le Ballet Urbain (2019), ses collaborations avec le sculpteur Ugo Rondinone, pour l’installation vidéo Burn to shine (2022) au Petit Palais à Paris et pour la pièce Vïa (2023) avec le Ballet du Grand Théâtre de Genève, sur une commande du chorégraphe belge Sidi Larbi Cherkaoui. Son vocabulaire hip hop dialogue avec la danse contemporaine, le jazz, mais aussi les danses traditionnelles d’Afrique du Nord ou le Nouveau Cirque.
Le travail de Fouad Boussouf est basé sur l’élan, un galop, une ritournelle. Hommes (Näss), ou femmes (Fêu, une pièce pour neuf interprètes féminines, 2023), les corps dansent mus par une litanie qui les déplace hors de leurs gestuelles habituelles et génèrent sur scène une transe irrésistible, cyclique, ravageuse. Ce qui demeure pour le spectateur est un vertige.
Hadrien Laroche : Näss. Qu’est-ce à dire ? D’où vient le mot ? Pourquoi cette pièce chorégraphique ? Quels liens avec l’histoire du Maroc ?
Fouad Boussouf : Näss est avant tout une pièce profondément liée à mon enfance au Maroc. Elle convoque des souvenirs nourris par la musique, les couleurs et une atmosphère baignée de joie. Näss veut dire « les gens », pour rappeler aussi l’universalité de cette œuvre. Näss est également une évocation de la rue arabe : un théâtre à ciel ouvert où se mêlent tension psychologique et chaleur humaine. Dans cette pièce, j’ai souhaité explorer une danse portée par une énergie plus tribale, plus enracinée dans le sol, traversée par cette dimension mystique si présente dans la culture marocaine. Une grande partie de cette chorégraphie a été créée au Maroc afin de permettre une immersion totale, pour moi comme pour les danseurs. Les couleurs et les lumières de Marrakech, en particulier, ont profondément influencé l’univers visuel de la pièce et le choix de sa palette chromatique.
H.L. : Parlez-vous de fêtes traditionnelles, religieuses, de mariage dans votre village natal de la région de Moulay Idriss ? Pouvez-vous en dire plus sur ces souvenirs d’enfance ? Qui voyiez-vous danser, femme, homme, dans quelles circonstances, à quelle saison, quel rôle jouiez-vous ?
F.B. : Il est question de mariages, de fêtes religieuses et de moussem. Ces moments rassemblaient femmes et hommes, même si les espaces restaient souvent séparés. En tant qu’enfant, j’avais le privilège de pouvoir circuler librement entre ces mondes. Ma région natale, Moulay Idriss, est profondément attachée à son patrimoine spirituel, notamment à travers les célébrations annuelles dédiées aux saints. La danse, la musique et le chant y sont intimement liés et appartiennent au tissu même du quotidien, où le sacré et le profane se rencontrent et se mêlent naturellement.
H.L. : A Marrakech, on pense bien sûr au théâtre à ciel ouvert de la place Jama’al Fna et en particulier à la figure du cercle, la halqa, que l’on retrouve dans votre travail, et qui rassemble là conteurs, musiciens et danseurs. Ce lieu, cette temporalité ou cette figure sont-ils une source d’inspiration de Näss et de votre travail ?
F.B. : À Marrakech, c’est avant tout la culture gnawa qui m’a profondément marqué. Le rapport à la musique, à la danse et au chant a imprégné la pièce de manière décisive. La couleur et la texture des murs — cette ville ocre — ont également influencé la scénographie, notamment à travers la toile peinte qui occupe le fond de scène. Enfin, la musique du célèbre groupe Nass El Ghiwane, souvent considéré comme les Rolling Stones de l’Afrique, a constitué une source d’inspiration majeure pour les danseurs. En découvrant leurs voix et leurs textes, après traduction, ils ont été particulièrement touchés. La chanson Mahmouma, dans son propos, m’a d’ailleurs étrangement rappelé les premiers textes du hip-hop américain des années 1980.
H.L. : Ces fêtes de village, ou ces cercles de la place Jama’al Fna sont imprégnés d’une grande spiritualité presque palpable qui tient aussi à la lumière de ces lieux, au ciel, nocturne aussi. Que pouvez-vous dire de cette spiritualité qui semble nourrir votre travail ?
F.B. : Je viens de la région de Moulay Idriss, où coexistent plusieurs confréries religieuses, dont l’une des plus célèbres est l’ordre des Aïssawa. J’ai eu l’occasion d’assister à certaines de leurs cérémonies, où le mystique, le sacré et le profane se côtoient et créent une atmosphère singulière. Pour moi, il est question de danse, d’état de corps, mais aussi de communion : un moment de partage entre les danseurs et les forces invisibles qui semblent habiter la scène. Dans Näss, la pièce débute à la tombée du jour et se déploie comme un voyage nocturne, où l’esprit et le corps se laissent porter, s’évadent et parfois s’oublient, comme pour mieux entrer en résonance avec les forces invisibles qui nous traversent et nous organisent
H.L : Dans Näss le jeu sur les couleurs est un vrai travail pictural en mouvement. Vous avez bénéficié de cartes blanches au musée (Musée du Louvre, Musée du Quai Branly), vous vous intéressez aux liens entre arts visuels et arts vivants. Que signifie danser à la suite de Véronèse, de Géricault, de Delacroix ?
F.B. : Mes collaborations avec plusieurs artistes plasticiens — notamment Kader Attia et Ugo Rondinone — ont également nourri ma réflexion artistique. Mon travail dans différents lieux, et notamment au Musée du Louvre, m’a offert l’occasion de dialoguer avec les œuvres de grands peintres tels que Delacroix ou Géricault. Je retrouve dans la peinture une vibration proche de celle de l’œuvre chorégraphique : elles se répondent et entrent en résonance. Chacune se met en mouvement à sa manière. L’une est éphémère, l’autre semble traverser le temps, mais toutes deux ont ce pouvoir singulier de faire naître des émotions.
H.L : Sur un autre registre artistique, le rapport de votre travail avec la musique, on se souvient de ce que Gilles Deleuze disait du Boléro de Ravel, à quoi peut aussi faire songer Näss : « Ravel, il disait : « Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai inventé une petite phrase, et j’ai su l’orchestrer ». Car la petite phrase, dans toute la durée du Boléro, ne change absolument pas. Je veux dire : il n’y a aucun changement mélodique, et aucun changement rythmique. Il y a uniquement changement de vitesse, changement d’intensité, et changement d’orchestration. » (Gilles Deleuze, Cours Vincennes – St Denis, Cours du 20/03/1984). C’est là que le philosophe introduit la notion de galop et de ritournelle. Näss n’a-t-il pas un côté Boléro, un côté ritournelle et un côté galop, jusqu’à extinction ou cassage ?
F.B : Näss est aussi traversée par un sentiment d’urgence. La musique, construite sur des boucles répétitives, installe progressivement un rythme qui frôle l’état de transe. Il y a en effet, une forme d’ « effet Boléro », une montée continue de l’intensité. Mais l’objectif est d’atteindre un état de fatigue, voire d’épuisement, afin de révéler la sincérité du mouvement : un mouvement incarné, dépouillé de toute recherche esthétique.
En définitive, Näss est une pièce dans laquelle je renoue avec l’essence même du mouvement : la puissance du collectif, le souffle vital et la quête d’un ailleurs. Un ailleurs qui se cherche à la fois par le physique et par le psychique.
H.L. : Pourriez-vous choisir pour nos lecteurs une œuvre d’un ou d’une artiste marocain.e, et nous donner la raison de votre choix ?
F.B. : Parmi les artistes marocains qui m’inspirent particulièrement, j’aimerais citer Hassan El Glaoui, Mahi Binebine ou encore Fatima Hassan El Farouj et Abdelatif Zine dont les univers méritent d’être découverts. Le tableau Les danseuses de Abdelatif Zine pourraient représenter cette pièce. Ce sont 7 danseuses qui dansent en cercle sous forme de rituel ou de célébration comme dans Näss. Il y a une place centrale au mouvement, au rythme et à la couleur qui créent une atmosphère lumineuse et vibrante.
Hadrien Laroche (directeur scientifique du Festival d’histoire de l’art)