Toute l’équipe du festival vous adresse ses meilleurs vœux pour cette nouvelle année ! En 2026, nous vous donnons rendez-vous les 5, 6 et 7 juin pour une 15e édition consacrée au Maroc et à la mode. Alors pour patienter jusqu’au mois de juin, découvrez dès à présent quelques uns des temps forts de la programmation.
Le Maroc
Oublier Igiliz : aux sources perdues de l’Empire almohade
L’histoire de la localisation d’Igiliz, site majeur du mouvement almohade et de la tribu des Arghen, tient presque du roman d’aventure. Mentionné depuis des siècles dans les sources arabes médiévales comme le berceau spirituel et stratégique où Ibn Tûmart lança sa réforme religieuse, ce lieu était pourtant resté introuvable pour les chercheurs modernes. Ce n’est qu’en 2004-2005 qu’une équipe franco-marocaine, menée par les jeunes archéologues Abdallah Fili et Jean-Pierre Van Staëvel, parvient à percer le mystère.
Pour localiser Igiliz, les chercheurs ont croisé plusieurs approches : l’étude des textes arabes, qui décrivent une forteresse isolée et difficile d’accès, l’analyse toponymique (le nom berbère « Igiliz » signifie « piton » ou « montagne isolée »), et la réévaluation des travaux antérieurs. Leurs recherches les mènent dans l’Anti-Atlas, à une soixantaine de kilomètres de Taroudant, où un piton dominant la vallée de l’Assif-n-Warghen correspond aux descriptions anciennes.
La dernière étape de leur quête relève presque du hasard et de la persévérance. Après plusieurs tentatives infructueuses, guidés par des habitants réticents ou mal informés, Fili et Van Staëvel finissent par gagner la confiance d’un village voisin du site. Lors d’un repas collectif, Fili, jouant de l’hospitalité et du respect dû à l’hôte, parvient à convaincre un villageois de les guider vers le site. Sur place, rien ne laisse deviner l’importance historique du lieu : pas de vestiges visibles, pas d’indice clair. Pourtant, en s’immergeant dans la vie locale, en partageant le pain dur et les nuits inconfortables, les archéologues finissent par « apprivoiser » le site, qui se révèle peu à peu.
Ce mutisme des populations locales s’explique par l’histoire même des Almohades : après avoir conquis le pouvoir, ils auraient cherché à effacer la mémoire d’Igiliz, remplaçant son rôle par celui de Tinmel, où fut enterré Ibn Tûmart. Les habitants, en se taisant ou en égarant les visiteurs, ont ainsi involontairement protégé – et caché – ce patrimoine.
Aujourd’hui, Igiliz est reconnu comme un site clé pour comprendre la genèse de l’Empire almohade (1147-1269), qui s’étendit du Maghreb à l’Andalousie. Ce « nid d’aigle » offre un témoignage unique sur la culture matérielle, la vie quotidienne et l’organisation tribale des populations berbères médiévales.
La découverte d’Igiliz a permis de lancer un programme de recherche franco-marocain inédit, formant une nouvelle génération d’archéologues. Lors du prochain festival d’histoire de l’art, l’équipe scientifique – composée de Jean-Pierre Van Staëvel, Abdallah Fili, Ahmed Saleh Ettahiri et Sébastien Gaime – présentera ses travaux, tout en évoquant les conséquences du tremblement de terre de 2023, qui a détruit la mosquée de Tinmel, autre lieu emblématique de l’histoire almohade.
Igiliz, autrefois considéré comme une région marginale, apparaît désormais comme un acteur central de l’histoire marocaine. Son étude éclaire non seulement les débuts d’un empire, mais aussi les dynamiques culturelles et religieuses d’une société présaharienne longtemps méconnue.
Art, artisanat et engagement
Au Maroc, l’artisanat n’a jamais été cantonné à l’« art indigène » du Protectorat. L’École de Casablanca met en valeur la façon dont artistes et artisans collaborent pour repenser la place de l’art dans la société. Ce lien fécond, toujours vivant, entre création et tradition, sera au cœur du festival. L’artisanat y est aussi un enjeu patrimonial majeur, porté par des institutions comme le musée des Oudayas, mais surtout par des initiatives individuelles, engagées et innovantes.
Amina Agueznay, qui représentera le Maroc à la Biennale de Venise en avril, et Salima Naji, lauréate du Prix international 2025 des femmes architectes (ARVHA), incarnent cette dynamique. Leur travail, à la croisée de l’art, de l’architecture et de l’anthropologie, s’ancre dans les territoires fragiles du Maroc – oasis et Haut-Atlas – où protection et création sont indissociables.
Pour Amina Agueznay, l’artisanat est pensé comme acte de résistance et de mémoire. Chaque motif tissé est un héritage vivant. En 2021, au Palais de la Porte Dorée, son œuvre « Ce qui s’oublie et ce qui reste » (curatée par Meriem Berrada, également invitée du festival) a transformé le savoir-faire des artisanes en un véritable « curriculum vitae » textile. Comme le souligne Salima Naji : « En tissant, ces femmes protègent les vivants, tracent des signes cosmiques, partagent la baraka. » Leur atelier itinérant, mêlant laine et perles, se réinvente sans cesse, au gré des inspirations et des besoins.
Salima Naji, incarne une architecture de la confiance. Curatrice de l’exposition « Amazigh » au MUCEM (2025), elle restaure greniers collectifs, synagogues et citadelles (comme celle d’Agadir Oufella, détruite en 1960) en s’appuyant sur le compagnonnage et la liberté créatrice. Que ce soit pour la Maison des femmes de Tissint ou la Villa Carl Ficke Dar Sania, sa démarche allie rigueur, sensibilité et pugnacité, bien au-delà de la simple technicité.
Lors du festival, Amina Agueznay reviendra sur l’héritage de l’École de Casablanca et son projet vénitien « Asetta – le tissage », explorant les résonances contemporaines du patrimoine marocain. Salima Naji, quant à elle, partagera vingt ans de pratique, où chaque projet est une réponse aux défis sociaux et écologiques du pays.
La mode
Phénomène à la fois global et pluriel, la mode traverse les sociétés comme une pratique créative inscrite dans le quotidien, mêlant savoir-faire techniques et formes esthétiques. En consacrant sa 15e édition à la mode, le FHA entend proposer une relecture critique de ses cadres d’analyse habituels et inviter à l’envisager dans toute la richesse de ses formes, de ses usages et de ses significations.
Le programme explorera les origines du vêtement, en interrogeant les méthodes qui permettent d’en écrire l’histoire pour des périodes où les sources sont rares, fragmentaires, voire presque inexistantes. Une table ronde portée par Hakima Benabderrahmane (Musée d’Archéologie nationale-Domaine national du château de Saint-Germain-en-laye), « Se vêtir à l’âge du Bronze », présentera un ambitieux projet collectif visant à restituer des formes vestimentaires pour une époque lointaine et largement méconnue, dont les textiles ont pour la plupart disparu. Katerina Kakodimou (Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne) montrera dans une conférence comment les sources iconographiques peuvent être mobilisées pour mieux comprendre les chaussures dans la Grèce préclassique, en croisant images, objets et textes anciens. Muriel Barbier (Château de Fontainebleau) donnera à voir le travail minutieux des chercheurs et conservateurs qui, à partir de simples fragments de tissus ou de morceaux d’étoffes, parviennent à reconstituer des vêtements et à faire renaître des modes oubliées.
Plusieurs interventions aborderont la mode comme un puissant vecteur de revendication politique et comme un lieu d’expression privilégié des rapports de pouvoir. Une table ronde coordonnée par Joana Barreto (Université Lumière Lyon 2), consacrée aux modes méditerranéennes à la Renaissance, analysera comment la recherche d’un « exotisme » vestimentaire, de part et d’autre des rives de la Méditerranée, participe à l’affirmation du prestige et de la puissance des élites. Khémaïs Ben Lakhdar (École du Louvre) et Pierre-Jean Desemerie (Bard Graduate Center/École du Louvre) dialogueront autour de la place de la mode durant la période coloniale, où elle s’inscrit dans des dynamiques d’expansion impériale, économique et matérielle. Enfin, une communication d’Ugo d’Anna (École du Louvre/Sciences Po Paris) consacrée à l’histoire vestimentaire des luttes homosexuelles en France montrera comment le vêtement devient un outil politique à part entière, permettant de formuler des revendications tout en renouvelant les stratégies visuelles du militantisme.
La haute couture sera également abordée au festival, mais selon des perspectives élargies, attentives à ses conditions de production, à ses circulations et à ses héritages. Une conférence de Marion Falaise (École du Louvre) mettra ainsi en lumière le rôle essentiel des ateliers lyonnais, qui ont longtemps fourni en tissus les maisons de couture du monde entier. Une présentation à deux voix de Marie-Charlotte Calafat (Mucem) et Aurélie Samuel (Louis Vuitton) soulignera l’importance des costumes populaires comme source d’inspiration pour la création haute couture. Justin Kalinowski (Hermès) et Jeanne-Léopoldine Claustre (Institut français de la mode) modèreront une table ronde portant sur les productions visuelles qu’elle génère (croquis, échantillons, œuvres graphiques), révélant la richesse de ces archives souvent méconnues. Enfin, la haute couture sera envisagée comme un patrimoine à préserver, à travers l’intervention d’Emmanuelle Garcin (Musée des arts décoratifs) qui présentera son travail de restauration de ces objets d’exception.
Le Cinéma
Deux projections-rencontres avec Maryam Touzani et Nabil Ayouch, grands invités de la section cinéma
Les filmographies de Maryam Touzani et de Nabil Ayouch témoignent avec force de la nécessité de révéler les contradictions de la société marocaine, et se donnent à voir comme une précieuse invitation à faire évoluer les regards. Depuis quelques années déjà, les récits que tous deux mettent respectivement en scène touchent le public au cœur : avec subtilité, ceux-ci croisent trajectoires intimes, engagements citoyens et questions de transmission. Les personnages qui les parcourent sont des femmes et des hommes portés par le courage, qui luttent pour défendre leur passion et une liberté d’expression essentielle. Complices et mariés, Maryam Touzani et Nabil Ayouch ont pris l’habitude de collaborer sur leurs derniers scénarios, de Adam (2019) à Rue Málaga (qui sortira en salles le 25 février), de Much Loved (2015) à Everybody Loves Touda (2024), en passant par Razzia (2017).
Pendant le festival, au cinéma Ermitage, à deux pas du château, les cinéastes nous feront l’honneur d’accompagner deux de leurs films, deux longs métrages très émouvants et politiquement importants.
Nabil Ayouch présentera Haut et fort (2021), portrait généreux et musical d’une jeunesse autant éprise du croisement des arts que d’émancipation politique. La rencontre autour du film sera l’occasion pour Nabil Ayouch d’évoquer son désir de faire émerger la fiction à partir de la réalité quotidienne de Sidi Moumen, en banlieue de Casablanca, où il a lui-même créé un centre culturel à destination des enfants et adolescents qui peuvent y apprendre toutes formes d’expression artistique.
Maryam Touzani reviendra de son côté sur Le Bleu du caftan (2022), poignante histoire d’amour qui met en lumière un combat pour les droits et les libertés, dans une société qui condamne l’homosexualité. Nourri de l’observation des maalem, les maîtres tailleurs de caftan, le récit du film croise les fils de plusieurs intrigues dans un montage sensible aux gestes du travail des matières et des tissus, rapprochant ainsi avec grâce la réalisation cinématographique de la conception même du vêtement.
La Programmation culturelle
Conte musical – Le Voyage de Delacroix, l’aventure marocaine qui bouleversa l’histoire de la peinture
A la suite de la conquête coloniale de l’Algérie par la France, en 1830, le roi Louis-Philippe ordonne une mission diplomatique auprès du sultan du Maroc, Moulay Abd-Er-Rahman, destinée à affirmer l’influence française dans la région tout en évitant une escalade militaire avec le royaume voisin. En 1832, le peintre Eugène Delacroix obtient de participer à cette expédition de plusieurs mois qui le conduit à la découverte du Maroc. Des carnets riches de notes et de nombreux dessins conservent la trace de son émerveillement face à un « Orient » qu’il avait tant fantasmé, largement construit par l’imaginaire européen de son temps.
Après la Grèce – Scènes des Massacres de Scio : familles grecques attendant la mort ou l’esclavage (1824, huile sur toile, musée du Louvre, Paris) ou La Grèce sur les ruines de Missolonghi (1826, huile sur toile, musée des Beaux-Arts de Bordeaux) et l’empire Ottoman – Un Turc sellant un cheval (1824, aquatinte, estampe, Metropolitan Museum of Art, New York) -, le Maroc nourrit le regard de Delacroix. Un manuscrit inachevé, Souvenir du Voyage au Maroc, rédigé vers 1840, rend compte de cette aventure ainsi que de nombreux chefs-d’œuvre romantiques – Noce juive dans le Maroc (1839, huile sur toile, musée du Louvre, Paris) ou Moulay Abd-Er-Rahman, sultan du Maroc, sortant de son palais de Meknès, entouré de sa garde et de ses principaux officiers (1845, huile sur toile, musée des Augustins, Toulouse).
« J’avais tant de fois désiré voir l’Orient que je le regardais de tous mes yeux et croyant à peine ce que je voyais… » [1] confie Eugène Delacroix dans sa correspondance.
De fêtes juives multicolores en embuscades redoutables, de fantasias bigarrées en cérémonies soufies fascinantes, de la poussière des campagnes à la noble cour du sultan, la compagnie Les Chemins du Monde se propose de vous conter ce voyage de Delacroix dans le Royaume Chérifien, sans occulter le contexte colonial et les velléités expansionnistes des puissances européennes de l’époque. Avec force, humour, émotion et en chansons, deux conteurs relateront cette trajectoire de Tanger à Meknès au rythme de la guitare et du lotar. A travers cette programmation, le festival de l’histoire de l’art met en lumière (et en musique !) un épisode majeur de l’art occidental à l’attention de tous les publics, petits et grands.
[1] Lettre à Jean-Baptiste Pierret, 24 janvier 1832 à Tanger. DELACROIX, Eugène. Correspondance générale. Tome I. Paris : Plon, 1936, p. 33-34.
Compagne Les Chemins du Monde,
Avec Frédéric Calmès – conte, chant, guitare, percussion – et Léo Fabre-Cartier – conte, chant, lotar, percussion.
Durée : 50 minutes, à partir de 10 ans